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Pneumologie & Pathologie RespiratoireItem Incontournable du Résidanat & Urgences Vitales

Embolie Pulmonaire Aiguë (EP)

Physiopathologie Hémodynamique, Démarche Diagnostique, Stratification du Risque ESC, Anticoagulation AOD et Thrombolyse

Pr. Redha Mansouri (Comité Pédagogique de Clinidexia) 37 min de lecture Mis à jour le 2026-02-15
Résumé de la fiche
L'Embolie Pulmonaire (EP) est l'obstruction brutale et aiguë du tronc de l'artère pulmonaire ou de ses branches par un embole fibrino-cruorique, migrant le plus souvent à partir d'une thrombose veineuse profonde (TVP) proximale des membres inférieurs. Troisième cause de mortalité cardiovasculaire après l'infarctus du myocarde et l'AVC, elle constitue une urgence diagnostique et thérapeutique absolue. La prise en charge moderne repose sur les recommandations consensuelles de l'European Society of Cardiology (ESC) et de l'European Respiratory Society (ERS) : évaluation rigoureuse de la probabilité clinique (scores de Wells ou Genève), dosage des D-Dimères ajusté à l'âge si probabilité non forte, Angio-TDM thoracique multibarrette en examen de référence, stratification pronostique stricte basée sur l'instabilité hémodynamique, le score sPESI, l'imagerie du ventricule droit (ETT/TDM) et les biomarqueurs de nécrose myocardique (Troponine). Le traitement curatif est dominé par l'anticoagulation orale directe (AOD : Apixaban, Rivaroxaban) en monothérapie d'emblée dans les formes stables, et par la reperfusion en urgence vitale (thrombolyse systémique par rt-PA ou embolectomie) en cas d'instabilité hémodynamique avec choc obstructif.

1. Définition, Épidémiologie & Fardeau de la MTEV

L'Embolie Pulmonaire (EP) est définie comme l'oblitération mécanique aiguë du tronc de l'artère pulmonaire, d'une artère pulmonaire principale ou de l'une de ses branches lobaires, segmentaires ou sous-segmentaires par un matériel endovasculaire circulant. Dans plus de 95 % des cas, l'embole est un thrombus fibrino-cruorique issu du réseau veineux profond des membres inférieurs ou du pelvis. Beaucoup plus rarement, l'embole peut être graisseux (fractures osseuses des os longs), gazeux (plongée, chirurgie veineuse, cathétérisme central), tumoral ou amniotique (complication obstétricale cataclysmique).

L'embolie pulmonaire et la thrombose veineuse profonde (TVP) ne représentent pas deux maladies indépendantes mais constituent les deux expressions cliniques d'une seule et même entité nosologique : la Maladie Thromboembolique Veineuse (MTEV). Environ 50 % des patients présentant une TVP proximale ont une EP silencieuse asymptomatique à l'angio-TDM, et plus de 70 % des patients avec une EP documentée présentent des foyers de TVP résiduelle à l'écho-doppler veineux des membres inférieurs.

1. Données Épidémiologiques & Impact Pronostique

  • Incidence annuelle : L'incidence de l'EP est estimée entre 60 et 120 cas pour 100 000 habitants par an, augmentant de façon quasi-exponentielle avec l'âge (rare avant 40 ans, elle dépasse 500 cas pour 100 000 habitants après 75 ans).
  • 3e cause de mortalité cardiovasculaire aiguë : L'EP se situe immédiatement derrière l'infarctus aigu du myocarde et l'accident vasculaire cérébral (AVC). En Europe, on estime qu'elle est responsable de plus de 300 000 décès annuels.
  • Mortalité précoce évitable : Sans traitement anticoagulant adapté, la mortalité globale de l'EP atteint 25 % à 30 %, principalement par défaillance hémodynamique aiguë ventriculaire droite ou par récidive embolique massive. Sous anticoagulation efficace instaurée sans délai, cette mortalité s'effondre à moins de 3 % à 5 %.
  • Problématique du diagnostic manqué : L'EP est historiquement reconnue comme l'un des diagnostics les plus fréquemment méconnus en médecine d'urgence en raison de son polymorphisme clinique trompeur. Plus d'un tiers des décès par EP sont découverts fortuitement à l'autopsie.
L'EP et la TVP sont deux facettes de la même maladie (MTEV). 3e cause de mortalité cardiovasculaire. La mortalité passe de 30% sans traitement à moins de 5% sous anticoagulation précoce.

2. Facteurs Thromboemboliques & Triade de Virchow

La formation d'un thrombus veineux et sa migration embolique s'expliquent par les trois composantes fondamentales de la Triade de Virchow (1856) :

  1. La stase veineuse : Ralentissement du flux sanguin laminaire favorisant l'accumulation locale de facteurs de coagulation activés et l'adhésion plaquettaire dans les poches valvulaires veineuses hypoxiques.
  2. L'altération / lésion endothéliale : Brèche intimale traumatique, chirurgicale ou inflammatoire exposant le collagène sous-endothélial et le facteur tissulaire à l'origine de l'initiation de la thrombose.
  3. L'hypercoagulabilité sanguine (Thrombophilie) : Déséquilibre entre les systèmes procoagulants activés et les mécanismes physiologiques anticoagulants endogènes (antithrombine, système de la protéine C et de la protéine S, fibrinolyse tissulaire).

1. Facteurs Prédisposants Majeurs, Modérés & Mineurs (Classification ESC)

Les recommandations internationales de l'ESC scindent les facteurs de risque selon la puissance de leur association statistique avec la survenue d'un épisode thromboembolique aigu (Odds Ratio, OR) :

  • Facteurs de Risque Majeurs (Odds Ratio > 10) :
    • Fracture d'un membre inférieur (fémur, tibia, bassin).
    • Hospitalisation récente pour insuffisance cardiaque ou fibrillation/flutter auriculaire dans les 3 mois.
    • Chirurgie orthopédique majeure avec remplacement prothétique de hanche ou de genou.
    • Traumatisme majeur ou polytraumatisme.
    • Infarctus du myocarde récent (dans les 3 mois précédents).
    • Antécédent personnel avéré de MTEV (TVP ou EP antérieure).
    • Lésion médullaire aiguë avec paraparésie ou tétraplégie.
  • Facteurs de Risque Modérés (Odds Ratio entre 2 et 9) :
    • Chirurgie générale sous anesthésie générale > 30 minutes.
    • Arthroscopie du genou.
    • Affections auto-immunes et inflammatoires systémiques (Lupus érythémateux systémique, polyarthrite rhumatoïde, MICI).
    • Voies veineuses centrales et sondes de stimulation cardiaque endocavitaire.
    • Cancers solides actifs ou hémopathies malignes (en particulier adénocarcinomes pancréatiques, gastriques, pulmonaires, cérébraux et ovariens) et chimiothérapies cytotoxiques / anti-angiogéniques.
    • Contraception orale estro-progestative combinée et Traitement Hormonal de la Ménopause (THM).
    • Grossesse et post-partum immédiat (période du post-partum à très haut risque jusqu'à 6 semaines après l'accouchement).
    • Thrombophilies biologiques héréditaires ou acquises.
    • Accident vasculaire cérébral ischémique avec déficit moteur résiduel.
  • Facteurs de Risque Faibles ou Transitoires (Odds Ratio < 2) :
    • Alitement strict à domicile supérieur à 3 jours.
    • Immobilisation prolongée en position assise (voyages en avion de longue distance > 6 à 8 heures : 'syndrome de la classe économique').
    • Âge avancé (> 65-75 ans).
    • Obésité morbide (IMC > 35 kg/m²).
    • Insuffisance veineuse chronique superficielle et varices volumineuses.

2. Les Thrombophilies Constitutionnelles & Acquises

  • Thrombophilies Constitutionnelles (Héréditaires) :
    • Résistance à la protéine C activée par mutation du Facteur V Leiden (G1691A) : La plus fréquente chez les sujets caucasiens (3 % à 5 % de la population générale, risque de MTEV multiplié par 5 à l'état hétérozygote et par 50 à 80 à l'état homozygote).
    • Mutation G20210A du gène de la Prothrombine (Facteur II) : 2e anomalie la plus fréquente (2 % de la population, entraîne une surproduction d'ARN messager et une élévation des taux plasmatiques de prothrombine).
    • Déficits en inhibiteurs naturels de la coagulation : Déficit en Antithrombine (le plus rare mais le plus sévèrement thrombogène, résistant à l'héparine), déficit en Protéine C, déficit en Protéine S.
  • Thrombophilie Acquise Majeure : Le Syndrome des Antiphospholipides (SAPL) :

    Affection auto-immune caractérisée par l'association de thromboses vasculaires récidivantes (veineuses ou artérielles) et/ou de morbidité obstétricale (fausses couches à répétition, mort fœtale in utero) avec la persistance documentée à au moins 12 semaines d'intervalle d'anticorps antiphospholipides : anticoagulant circulant de type lupique (Lupus Anticoagulant), anticorps anti-cardiolipine (IgG/IgM) ou anticorps anti-bêta-2-glycoprotéine I. Le SAPL à haut risque (triple positivité) impose formellement une anticoagulation à vie par AVK (Warfarine) et contre-indique formellement les AOD.

Retenir la distinction pronostique : Facteur déclenchant transitoire majeur (chirurgie, plâtre) = traitement court de 3 mois. Facteur persistant ou non provoqué (cancer, SAPL, récidive) = anticoagulation prolongée indéfinie.

3. Physiopathologie : Défaillance Ventriculaire Droite & Échanges Gazeux

L'embolie pulmonaire retentit simultanément sur la mécanique cardiovasculaire hémodynamique et sur la physiologie de l'échange gazeux respiratoire. La défaillance ventriculaire droite aiguë est le primum movens de la mortalité précoce.

1. Conséquences Hémodynamiques : La Spirale de Mort du Ventricule Droit

Le ventricule droit (VD) est une pompe volumétrique physiologique à parois minces, conçue pour éjecter dans un lit vasculaire pulmonaire à très basse pression et très haute capacitance (résistances vasculaires pulmonaires physiologiquement 6 à 10 fois inférieures aux résistances systémiques) :

  • Obstacle Mécanique & Vasoconstriction Réflexe : L'occlusion artérielle pulmonaire par les emboles ampute le lit vasculaire. Dès que plus de 30 % à 50 % de la surface vasculaire pulmonaire est occluse, la post-charge imposée au VD augmente brutalement. Cet obstacle mécanique est aggravé par une vasoconstriction artériolaire pulmonaire neuro-humorale intense induite par la libération plaquettaire locale de thromboxane A2 et de sérotonine, ainsi que par l'hypoxie alvéolaire réflexe.
  • Dilatation Aiguë du Ventricule Droit & Augmentation de la Tension Pariétale : Incapable de générer instantanément des pressions systoliques supranormales (la pression systolique maximale que peut développer un VD non hypertrophié dépasse rarement 40 à 50 mmHg), le VD se dilate de façon aiguë pour maintenir son volume d'éjection via la loi de Frank-Starling. Cette dilatation augmente la tension pariétale télédiastolique du VD selon la loi de Laplace.
  • Désynchronisation & Interdépendance Ventriculaire : La surcharge en pression et en volume du VD allonge sa durée de contraction systolique. Le VD continue à s'éjecter alors que le ventricule gauche (VG) est déjà entré en phase de relaxation diastolique. Le septum interventriculaire perd sa morphologie normale et bombe anormalement vers la cavité du VG en diastole (phénomène de septum paradoxal). Cette déformation septale comprime la cavité du VG, altérant son remplissage télédiastolique (baisse de la précharge VG).
  • Ischémie Myocardique du Ventricule Droit : La tension pariétale excessive du VD comprime les artérioles sous-endocardiques de la coronaire droite. Simultanément, la chute du débit cardiaque systémique entraîne une hypotension artérielle qui abaisse la pression de perfusion coronaire. Le VD se retrouve pris au piège d'une ischémie aiguë avec nécrose myocardique droite, attestée par l'élévation sanguine de la Troponine cardiaque.
  • Choc Obstructif Cardiogénique : L'effondrement du volume d'éjection du VG, induit conjointement par la chute de précharge et l'asynchronisme, entraîne une chute critique du débit cardiaque, une hypotension artérielle réfractaire, une défaillance multiviscérale et la mort par désamorçage de la pompe cardiaque.

2. Conséquences Respiratoires : Hypoxémie, Hypocapnie & Effet Espace Mort

Les perturbations des gaz du sang artériel associent typiquement une hypoxémie avec hypocapnie (alcalose respiratoire) résultant de quatre mécanismes intriqués :

  • Effet Espace Mort Alvéolaire : Les territoires pulmonaires en aval de l'artère occluse continuent d'être ventilés normalement mais ne sont plus perfusés (rapport ventilation/perfusion V/Q infini). Il en résulte une perte d'efficacité ventilatoire globale.
  • Effet Shunt Vrai par Redistribution Vasculaire : La totalité du débit cardiaque disponible est dérivée vers les territoires pulmonaires non obstrués résiduels, créant une hyperperfusion relative par rapport à la ventilation de ces zones (rapport V/Q très bas, réalisant un effet shunt responsable de l'hypoxémie).
  • Infarctus Pulmonaire Périphérique & Carence en Surfactant : L'ischémie alvéolaire distale entraîne un effondrement de la synthèse de surfactant, conduisant à des atélectasies de déglobulisation et à des hémorragies alvéolaires focales irritant la plèvre viscérale (source de la douleur thoracique pleurétique et des hémoptysies tardives).
  • Hyperventilation Réflexe : La stimulation des mécanorécepteurs bronchiques et pulmonaires (récepteurs J juxta-capillaires) par l'œdème et l'ischémie stimule les centres respiratoires du tronc cérébral, induisant une tachypnée superficielle réflexe responsable d'une hypocapnie franche (PaCO2 < 35 mmHg). Remarque clinique : Une normocapnie ou une hypercapnie lors d'une EP traduit soit un épuisement respiratoire gravissime, soit une pathologie respiratoire sous-jacente sévère (BPCO décompensée).
Cœur de la physiopathologie : Obstruction vasculaire > 30-50% → Dilatation aiguë du VD → Septum paradoxal comprimant le VG → Ischémie myocardique droite (troponine élevée) → Choc cardiogénique obstructif.

4. Démarche Diagnostique : Clinique & Scores de Probabilité (Wells / Genève)

Le diagnostic positif d'embolie pulmonaire repose sur une stratégie séquentielle rigoureuse standardisée, débutant obligatoirement par l'estimation de la probabilité clinique pré-test avant toute prescription d'examen biologique ou d'imagerie.

1. Sémiologie Clinique : Un Caméléon Médical

Aucun signe clinique isolé n'est à lui seul sensible ou spécifique d'EP :

  • Dyspnée aiguë brutale : Symptôme le plus fréquent (retrouvé chez plus de 80 % des patients), d'apparition soudaine en quelques secondes à minutes, sans cause évidente, souvent d'intensité disproportionnée par rapport aux anomalies auscultatoires.
  • Douleur thoracique pleurétique : Retrouvée chez 60 % à 70 % des patients, basi-thoracique ou latéro-thoracique, augmentée par les mouvements respiratoires amples et la toux. Elle traduit le plus souvent un infarctus pulmonaire distal touchant la plèvre viscérale. Plus rarement, douleur rétrosternale constrictive mimant un syndrome coronarien aigu (traduisant l'ischémie myocardique du ventricule droit).
  • Tachycardie sinusale inexpliquée : Constatée chez plus de 50 % des patients, précoce, permanente.
  • Signes cliniques de Thrombose Veineuse Profonde (TVP) : Douleur au mollet, œdème asymétrique unilatéral de jambe, augmentation de la chaleur locale, signe de Homans (douloureuse dorsiflexion passive du pied, inconstant).
  • Hémoptysie : Retrouvée chez 10 % à 15 % des patients, typiquement tardive (24 à 48 heures après la douleur), de faible abondance (crachats noirâtres ou striés de sang rouge), témoignant de la constitution d'un infarctus pulmonaire sous-jacent.
  • Syncope, Malaise ou Perte de Connaissance Inaugurale : Présente chez 10 % des cas. Elle doit immédiatement faire redouter une embolie pulmonaire massive centrale obstructive avec effondrement brutal du débit cérébral.
  • Auscultation Pulmonaire & Cardiovasculaire : Souvent pauvre et décevante. Elle peut retrouver un éclat du 2e bruit cardiaque au foyer pulmonaire (B2 augmenté traduisant l'HTP aiguë), un souffle systolique d'insuffisance tricuspide fonctionnelle, un bruit de galop droit (B3 ventriculaire droit), un frottement pleural localisé en cas d'infarctus pulmonaire.

2. Scores de Probabilité Clinique Validés : Wells & Genève Révisé

L'estimation empirique de la probabilité clinique par le médecin est soumise à une trop grande variabilité inter-observateur. Les recommandations internationales ESC/ERS imposent l'utilisation de scores cliniques prédictifs standardisés validés :

Tout commence par le score de probabilité clinique (Wells ou Genève). Si EP Peu Probable → D-Dimères. Si EP Probable ou Forte → Angio-TDM d'emblée sans perdre de temps avec les D-Dimères.
Tableau 1 : Score de Wells et Score de Genève Révisé (Versions Originales et Simplifiées)
Paramètre Clinique ÉvaluéScore de Wells (Original / Simplifié)Score de Genève Révisé (Original / Simplifié)
Antécédent personnel avéré de TVP ou d'EP+ 1,5 point / + 1 point+ 3 points / + 1 point
Chirurgie récente (< 1 mois) ou immobilisation+ 1,5 point / + 1 point+ 2 points / + 1 point
Cancer actif (en cours de traitement ou palliatif)+ 1 point / + 1 point+ 2 points / + 1 point
Hémoptysie+ 1 point / + 1 point+ 2 points / + 1 point
Fréquence Cardiaque élevée+ 1,5 point si FC > 100 bpm (+ 1 point)+ 3 points si FC 75-94 bpm (+ 1)
+ 5 points si FC ≥ 95 bpm (+ 2)
Signes cliniques unilatéraux de TVP+ 3 points / + 1 point+ 3 points si douleur mollet (+ 1)
+ 4 points si œdème unilatéral (+ 1)
Diagnostic alternatif moins probable que l'EP+ 3 points / + 1 pointNon inclus (score 100% objectif)
Âge supérieur à 65 ansNon inclus+ 1 point / + 1 point
Stratification en 3 Niveaux de ProbabilitéFaible : 0-1 pt | Intermédiaire : 2-6 pts | Forte : ≥ 7 pts (original)Faible : 0-3 pts | Intermédiaire : 4-10 pts | Forte : ≥ 11 pts (original)
Stratification en 2 Niveaux (EP Peu Probable vs Probable)EP Peu Probable : ≤ 4 pts (original) ou ≤ 1 pt (simplifié)
EP Probable : ≥ 5 pts (original) ou ≥ 2 pts (simplifié)
EP Peu Probable : ≤ 5 pts (original) ou ≤ 2 pts (simplifié)
EP Probable : ≥ 6 pts (original) ou ≥ 3 pts (simplifié)

5. Examens Paracliniques : D-Dimères, Angio-TDM, Scintigraphie & ETT

Les examens complémentaires s'articulent selon un algorithme diagnostique strict dépendant du niveau de probabilité clinique pré-test et de l'état hémodynamique du patient :

1. Le Dosage Plasmatique des D-Dimères (ELISA de Haute Sensibilité)

Les D-Dimères sont des produits spécifiques de dégradation de la fibrine stabilisée par le facteur XIIIa sous l'action de la plasmine :

  • Valeur Diagnostique : Les D-Dimères possèdent une excellente sensibilité (> 97 %) et une très haute valeur prédictive négative (VPN > 99 %). Un taux négatif permet d'éliminer formellement le diagnostic d'EP sans imagerie complémentaire chez un patient ayant une probabilité clinique faible ou intermédiaire (EP peu probable).
  • Faible Spécificité : Les D-Dimères s'élèvent physiologiquement ou pathologiquement dans de multiples circonstances : âge avancé, grossesse, chirurgie récente, traumatisme, cancer actif, infections sévères, sepsis, syndrome inflammatoire, nécrose tissulaire. Un taux élevé n'affirme jamais une EP et impose la réalisation d'une imagerie morphologique.
  • Ajustement du Seuil Selon l'Âge (> 50 ans) :

    Le seuil standard conventionnel est de 500 microgrammes/L. Au-delà de l'âge de 50 ans, la spécificité des D-Dimères s'effondre. Selon la formule validée par l'étude ADJUST-PE :

    Seuil ajusté à l'âge (> 50 ans) = Âge (en années) × 10 microgrammes/L

    Exemple : Chez un patient de 78 ans, le seuil de positivité des D-Dimères est fixé à 78 × 10 = 780 microgrammes/L. Une valeur de 650 microgrammes/L est donc considérée comme strictement normale, évitant un angio-TDM inutile et irradiant.

  • Algorithme YEARS / PEGeD : Permet d'adapter le seuil des D-Dimères au nombre de critères cliniques présents (signes de TVP, hémoptysie, EP diagnostic le plus probable), élevant le seuil d'exclusion à 1 000 microgrammes/L en l'absence de ces 3 critères.

2. L'Angioscanner Thoracique Multibarrette (Angio-TDM) : Le Gold Standard

L'Angio-TDM des artères pulmonaires avec injection intraveineuse synchronisée de produit de contraste iodé est l'examen d'imagerie de référence de première intention :

  • Signes d'obstruction artérielle pulmonaire : Visualisation directe du thrombus sous la forme d'un défaut de rehaussement endoluminal partiel (lacune cernée par le produit de contraste, donnant une image en rail de tramway sur les coupes longitudinales) ou complet (amputation artérielle totale avec absence de flux en aval). Précise la topographie anatomique : tronc de l'artère pulmonaire, artères lobaires, segmentaires ou sous-segmentaires.
  • Signes scanographiques de retentissement sur le Ventricule Droit :
    • Dilatation du ventricule droit avec un rapport des diamètres télédiastoliques VD / VG > 1,0 (ou > 0,9) mesuré sur une coupe 4 cavités axiale.
    • Aplatissement ou bombement paradoxal du septum interventriculaire vers le VG.
    • Reflux rétrograde de produit de contraste iodé dans la veine cave inférieure et les veines sus-hépatiques en phase artérielle précoce.
  • Diagnostic alternatif : Permet d'identifier une pneumonie franche lobaire, un pneumothorax, une dissection aortique ou une pleurésie lorsque l'EP est éliminée.

3. La Scintigraphie Pulmonaire de Ventilation / Perfusion (V/P)

Examen de choix non irradiant et non néphrotoxique reposant sur l'inhalation d'un traceur gazeux (Krypton 81m ou aérosol de Technétium 99m) et l'injection intraveineuse de macroagrégats d'albumine marqués au Technétium 99m :

  • Critère diagnostique de certitude : Mise en évidence d'un défaut de perfusion segmentaire ou sous-segmentaire avec ventilation strictement conservée en regard (Mismatch V/P).
  • Indications privilégiées : Insuffisance rénale sévère (clairance de la créatinine < 30 mL/min), allergie prouvée majeure aux produits de contraste iodés, et femme enceinte (si la radiographie thoracique initiale est strictement normale, la scintigraphie délivre une dose d'irradiation mammaire inférieure à l'angio-TDM).

4. L'Échocardiographie Transthoracique (ETT) au Lit du Malade

L'ETT est l'examen capital en situation d'instabilité hémodynamique (état de choc, suspicion d'EP à haut risque) où le patient ne peut pas être transporté en salle de scanner :

  • Signes directs : Exceptionnelle visualisation directe d'un thrombus fibrino-cruorique serpentin hautement mobile et flottant dans les cavités droites (oreillette droite, ventricule droit) ou enclavé à cheval sur la bifurcation du tronc de l'artère pulmonaire (thrombus à cheval).
  • Signes indirects de Cœur Pulmonaire Aigu (CPA) :
    • Dilatation du VD avec rapport des surfaces Surface VD / Surface VG > 0,6 ou diamètre télédiastolique > 30 mm.
    • Signe de McConnell (hautement spécifique) : Hypokinésie ou akinésie sévère de la paroi libre du ventricule droit contrastant avec une contractilité apicale vigoureuse et préservée.
    • Hypertension artérielle pulmonaire systolique estimée par la vitesse du flux de régurgitation tricuspide (Vmax IT > 2,8 m/s, soit PAPS > 35-40 mmHg).
    • Signe du '60/60' : Association d'un temps d'accélération pulmonaire court (< 60 ms) et d'un gradient de régurgitation tricuspide modéré (< 60 mmHg).
    • Veine cave inférieure dilatée (> 20 mm) avec perte du collapsus inspiratoire physiologique.
  • Règle fondamentale chez le patient instable : Chez un patient en état de choc ou hypotension réfractaire, l'absence totale de tout signe échocardiographique de surcharge ou de dysfonction du ventricule droit élimine formellement l'embolie pulmonaire comme cause du choc !

5. Électrocardiogramme (ECG) & Gazométrie Artérielle

  • Anomalies ECG évocatrices de Cœur Pulmonaire Aigu :
    • Tachycardie sinusale : Anomalie la plus fréquente (retrouvée dans > 60 % des cas).
    • Aspect S1Q3T3 (Signe de McGinn-White) : Onde S profonde en dérivation DI, onde Q pathologique en DIII et onde T négative en DIII. Classique mais inconstant.
    • Bloc de Branche Droit (BBD) : Complet ou incomplet, d'apparition récente.
    • Ondes T négatives antérieures de V1 à V3-V4 : Signe hautement spécifique de souffrance et d'ischémie du ventricule droit.
    • Fibrillation auriculaire ou flutter auriculaire paroxystique de novo (secondaire à la distension aiguë de l'oreillette droite).
  • Gazométrie Artérielle de Repos : Montre typiquement une hypoxémie avec hypocapnie (effet shunt et hyperventilation). Une gazométrie strictement normale n'élimine en rien une EP (constatée chez 15 % à 20 % des patients jeunes sans antécédents cardio-respiratoires).
Examens clés : D-Dimères ajustés à l'âge (> 50 ans : Âge x 10) pour exclure si probabilité non forte. Angio-TDM = Gold standard. ETT au lit = Signe de McConnell et dilatation VD en cas de choc.
RÈGLE D'OR EN RÉANIMATION : Chez un patient en état de choc, si l'échocardiographie transthoracique (ETT) montre un ventricule droit de taille normale et sans dysfonction, l'embolie pulmonaire est FORMELLEMENT ÉLIMINÉE comme cause du choc.

6. Stratification Pronostique ESC & Score sPESI

Le pronostic vital immédiat d'une embolie pulmonaire ne dépend pas du volume anatomique intrinsèque du caillot mais de son retentissement hémodynamique aigu sur le ventricule droit. Les directives ESC stratifient les patients en 4 classes pronostiques guidant l'orientation hospitalière et la stratégie thérapeutique :

1. L'Instabilité Hémodynamique : Le Critère Cardinal

La présence d'une instabilité hémodynamique classe immédiatement et sans aucun calcul de score le patient dans le groupe à RISQUE ÉLEVÉ (Mortalité précoce > 15-25 %). Elle est définie par l'une des 3 présentations cliniques suivantes :

  1. Arrêt Cardio-Respiratoire (ACR) : Nécessitant une réanimation cardiopulmonaire.
  2. Choc Cardiogénique Obstructif : Pression artérielle systolique (PAS) < 90 mmHg (ou nécessité impérative de drogues vasopressives pour maintenir une PAS ≥ 90 mmHg) associée à des signes d'hypoperfusion tissulaire périphérique (extrémités froides, marbrures cutanées, oligurie < 0,5 mL/kg/h, altération de la conscience, hyperlactatémie plasmatique > 2 mmol/L).
  3. Hypotension Artérielle Persistante : PAS < 90 mmHg ou chute de la PAS d'au moins 40 mmHg durant plus de 15 minutes consécutives, non imputable à une hypovolémie, un sepsis ou une arythmie de novo.

2. Le Score Pronostique Clinique sPESI (Simplified PESI)

Chez tout patient hémodynamiquement stable, le calcul du score de sévérité sPESI est obligatoire pour identifier les patients à bas risque de mortalité à 30 jours :

Classification ESC en 4 groupes : Risque Élevé (Choc → Thrombolyse), Intermédiaire-Élevé (sPESI ≥ 1 + VD dilaté + Troponine → Surveillance USIC), Intermédiaire-Faible (un seul ou aucun marqueur positif), Bas Risque (sPESI = 0 → Sortie précoce).
Tableau 2 : Le Score de Sévérité Simplifié de l'Embolie Pulmonaire (sPESI)
Critère Clinique Évalué au Lit du PatientAttribution des PointsSeuil Pronostique & Interprétation
Âge supérieur à 80 ans+ 1 pointScore sPESI = 0 point :
Risque Faible de mortalité à 30 jours (< 1 %). Éligible à une prise en charge ambulatoire ou hospitalisation très courte.
Antécédent de Cancer actif (en cours ou < 1 an)+ 1 point-
Insuffisance Cardiaque Chronique OU Insuffisance Respiratoire Chronique+ 1 point-
Fréquence Cardiaque ≥ 110 battements par minute+ 1 point-
Pression Artérielle Systolique < 100 mmHg+ 1 point-
Saturation Artérielle en Oxygène (SpO2) < 90 % sous air+ 1 pointScore sPESI ≥ 1 point :
Risque Intermédiaire ou Élevé (Mortalité à 30 jours comprise entre 3 % et 15 %). Hospitalisation obligatoire.

3. La Matrice des 4 Catégories Pronostiques ESC

En croisant l'hémodynamique, le sPESI, la dysfonction du VD à l'imagerie (ETT ou TDM) et la souffrance myocardique biologique (Troponine), l'ESC définit 4 groupes pronostiques :

  • 1. Risque Élevé (High Risk) :

    Instabilité hémodynamique présente (choc ou hypotension persistante). Mortalité précoce intrahospitalière > 15-25 %. Action : Admission immédiate en Réanimation / USIC et traitement de Reperfusion en urgence vitale (Thrombolyse systémique).

  • 2. Risque Intermédiaire-Élevé (Intermediate-High Risk) :

    Patient hémodynamiquement stable, score sPESI ≥ 1, ET associant À LA FOIS une dysfonction du ventricule droit (à l'ETT ou au scanner) ET une élévation de la Troponine cardiaque (nécrose myocardique). Mortalité précoce de 3 % à 8 %. Action : Hospitalisation sous surveillance scopée continue en Soins Intensifs (USIC/USIP). Anticoagulation immédiate et préparation à une thrombolyse de sauvetage en cas de dégradation hémodynamique secondaire.

  • 3. Risque Intermédiaire-Faible (Intermediate-Low Risk) :

    Patient hémodynamiquement stable, score sPESI ≥ 1, mais présentant SOIT une dysfonction VD isolée, SOIT une troponine élevée isolée, SOIT aucun des deux marqueurs positifs. Action : Hospitalisation en unité conventionnelle de pneumologie ou cardiologie sous anticoagulation.

  • 4. Risque Faible (Low Risk) :

    Patient hémodynamiquement stable, score sPESI = 0, sans dysfonction VD et avec troponine strictement normale. Mortalité précoce < 1 %. Action : Éligible à une hospitalisation courte (< 24-48 heures) voire à une prise en charge ambulatoire directe à domicile sous Anticoagulants Oraux Directs (AOD).

7. Prise en Charge Thérapeutique : AOD, Héparines, Thrombolyse & Gestes Invasifs

Le traitement de l'embolie pulmonaire poursuit deux objectifs complémentaires : restaurer la perméabilité du lit vasculaire pulmonaire en levant l'obstacle hémodynamique et prévenir la survenue d'une récidive thrombotique précoce ou tardive.

1. Le Traitement de l'EP à Haut Risque (État de Choc / ACR)

Il constitue une urgence de réanimation vitale immédiate :

  • Support Hémodynamique & Réanimation Médicale :
    • Remplissage vasculaire très prudent : Ne jamais dépasser 500 mL de cristalloïdes isotoniques en 15 à 30 minutes. Un remplissage excessif majore la distension aiguë du VD, aggrave le bombement septal paradoxal et précipite l'effondrement du débit cardiaque gauche !
    • Support vasopresseur de premier choix : Noradrénaline en perfusion IV continue (0,2 à 1,5 microgramme/kg/min titrée pour maintenir une PAS ≥ 90-100 mmHg). Elle restaure la pression de perfusion coronaire droite sans induire de tachycardie excessive.
    • Inotrope positif : Dobutamine (2,5 à 10 microgrammes/kg/min) en association avec la noradrénaline pour améliorer la contractilité du VD (éviter les fortes doses qui aggravent la tachycardie et la vasodilatation périphérique).
    • Oxygénothérapie & Ventilation : Oxygène nasal pour maintenir une SpO2 ≥ 90 %. L'intubation orotrachéale doit être différée autant que possible en raison du risque majeur de collapsus cardiovasculaire cataclysmique à l'induction (levée du tonus sympathique et augmentation de la pression intrathoracique écrasant le retour veineux au VD). Si intubation requise : induction à séquence rapide avec drogues préservant l'hémodynamique (Kétamine).
  • Anticoagulation Immédiate par Héparine Non Fractionnée (HNF) :

    Administration sans aucun délai d'un bolus intraveineux d'HNF de 80 UI/kg suivi d'une perfusion IV continue à la seringue électrique à la dose de 18 UI/kg/h, ajustée pour cibler un TCA entre 1,5 et 2,5 fois le témoin (ou une héparinémie anti-Xa entre 0,3 et 0,7 UI/mL). L'HNF est obligatoire en cas d'instabilité hémodynamique car sa demi-vie est ultracourte et son effet peut être neutralisé immédiatement par le Sulfate de Protamine en cas de complication hémorragique sous thrombolyse.

  • Reperfusion d'Urgence : La Thrombolyse Systémique

    Traitement de référence absolu de l'EP à haut risque :

    • Protocole standard de référence : rt-PA (Alteplase) : 100 mg administrés en perfusion IV continue sur 2 heures (ou 0,6 mg/kg sur 15 minutes avec maximum de 50 mg en situation d'arrêt cardio-respiratoire imminent).
    • Bénéfice : Restaure rapidement la perfusion pulmonaire, abaisse la pression artérielle pulmonaire et réduit la mortalité précoce liée au choc obstructif.
    • Risque hémorragique : Risque d'hémorragie intracrânienne létale de l'ordre de 2 % à 3 % et de saignements majeurs de 10 %.
  • Alternatives à la Thrombolyse Systémique (si contre-indication absolue ou échec) :
    • Embolectomie Pulmonaire Chirurgicale sous CEC : Extraction mécanique directe des emboles par sternotomie médiane et artériotomie pulmonaire sous circulation extracorporelle en centre chirurgical cardio-thoracique.
    • Thrombectomie & Fibrinolyse Guidée par Cathéter Percutané : Fragmentation mécanique et aspiration du thrombus par voie endovasculaire percutanée avec micro-doses locales de fibrinolytique (systèmes EKOS, FlowTriever).

2. Le Traitement de l'EP à Risque Non Élevé (Intermédiaire & Faible)

Dans les formes hémodynamiquement stables, l'arsenal thérapeutique a été révolutionné par les Anticoagulants Oraux Directs (AOD) :

  • Les Anticoagulants Oraux Directs (AOD) : Première Intention Absolue

    Recommandés en première intention par l'ESC de préférence aux antivitamines K (AVK) en raison d'une efficacité antithrombotique équivalente, d'une réduction de 50 % des hémorragies majeures et de 75 % des hémorragies intracrâniennes mortelles, d'une prise à dose fixe sans surveillance biologique de la coagulation (pas d'INR) :

    • Apixaban (Eliquis - Anti-Xa direct) : Monothérapie orale d'emblée sans héparine préalable. Schéma posologique : 10 mg deux fois par jour pendant les 7 premiers jours, puis dose d'entretien de 5 mg deux fois par jour.
    • Rivaroxaban (Xarelto - Anti-Xa direct) : Monothérapie orale d'emblée sans héparine préalable. Schéma posologique : 15 mg deux fois par jour pendant les 21 premiers jours (au cours des repas), puis dose d'entretien de 20 mg une fois par jour.
    • Dabigatran (Pradaxa - Anti-IIa direct) & Édoxaban (Lixiana - Anti-Xa direct) : Nécessitent obligatoirement une anticoagulation parentérale préalable par HBPM ou Fondaparinux pendant au moins 5 jours avant le relais oral.
  • Les Alternatives Parenterales & Antivitamines K (AVK) :
    • Héparines de Bas Poids Moléculaire (HBPM) : Énoxaparine 100 UI/kg (1 mg/kg) toutes les 12 heures par voie sous-cutanée ou Tinzaparine 175 UI/kg une fois par jour. Contre-indiquées si clairance de la créatinine < 30 mL/min.
    • Fondaparinux : Inhibiteur sélectif du facteur Xa par voie SC une fois par jour (7,5 mg si poids entre 50 et 100 kg). Risque quasi-nul de thrombopénie induite par l'héparine (TIH).
    • Antivitamines K (Warfarine, Acénocoumarol) : Débutés dès J1 en chevauchement avec l'héparine parentérale jusqu'à obtention d'un INR cible compris entre 2,0 et 3,0 sur deux prélèvements consécutifs à 24 heures d'intervalle. Réservés aujourd'hui au syndrome des antiphospholipides (SAPL), à l'insuffisance rénale terminale (DFG < 15-30 mL/min) ou aux valves cardiaques mécaniques associées.

3. Durée Optimale de l'Anticoagulation Curative

  • Durée Minimale Obligatoire pour Tous les Patients : 3 MOIS.
  • Arrêt de l'anticoagulation à 3 mois : Indiqué chez les patients présentant une EP secondaire à un facteur de risque transitoire majeur réversible (chirurgie majeure, polytraumatisme, alitement > 3 jours). Le risque de récidive tardive à 5 ans est inférieur à 3 %.
  • Anticoagulation au Long Cours Indéfinie (sans date de fin programmée) :
    • Premier épisode d'EP survenant en l'absence de tout facteur déclenchant identifiable (EP non provoquée ou idiopathique).
    • Récidive thromboembolique veineuse (au moins 2e épisode de MTEV).
    • Cancer actif en cours d'évolution ou sous chimiothérapie.
    • Syndrome des Antiphospholipides (SAPL) documenté.
    • Persistance d'un facteur de risque majeur non réversible.
Choc = Thrombolyse (rt-PA 100mg sur 2h) + HNF IV. Formes stables = AOD en monothérapie d'emblée (Apixaban ou Rivaroxaban). Durée minimale de 3 mois si facteur chirurgical, indéfinie si non provoqué ou récidive.
Tableau 3 : Schémas Posologiques des Anticoagulants Oraux Directs (AOD) dans l'Embolie Pulmonaire
Molécule (DCI)Mécanisme d'ActionPhase d'Attaque InitialePhase d'Entretien au Long Cours
Apixaban (Eliquis)Inhibiteur direct et réversible du Facteur Xa10 mg per os 2 fois par jour pendant 7 jours (d'emblée sans héparine)5 mg per os 2 fois par jour.
Possibilité de réduction à 2,5 mg x 2/j après 6 mois en prévention secondaire prolongée.
Rivaroxaban (Xarelto)Inhibiteur direct et réversible du Facteur Xa15 mg per os 2 fois par jour pendant 21 jours (d'emblée, avec repas)20 mg per os 1 fois par jour (au cours d'un repas).
Possibilité de réduction à 10 mg 1x/j après 6 mois.
Dabigatran (Pradaxa)Inhibiteur direct de la Thrombine (Facteur IIa)Précédé obligatoirement par 5 jours d'HBPM ou Fondaparinux parentéral150 mg per os 2 fois par jour (110 mg x 2/j si âge ≥ 80 ans ou clairance 30-49 mL/min).
Édoxaban (Lixiana)Inhibiteur direct du Facteur XaPrécédé obligatoirement par 5 jours d'HBPM parentérale60 mg per os 1 fois par jour (30 mg 1x/j si poids ≤ 60 kg ou clairance 15-50 mL/min).

8. Situations Particulières : Grossesse, Cancer & Filtres Caves

Certaines situations cliniques fréquentes imposent des modifications majeures des stratégies diagnostiques et thérapeutiques :

1. Embolie Pulmonaire et Grossesse

L'EP est la première cause de mortalité maternelle directe dans les pays industrialisés (risque thromboembolique multiplié par 5 pendant la grossesse et par 20 à 60 dans le post-partum immédiat) :

  • Particularités Diagnostiques : Les D-Dimères s'élèvent physiologiquement de façon continue tout au long de la grossesse et ne peuvent être interprétés qu'au moyen d'algorithmes adaptés (ex: score YEARS adapté à la grossesse). En imagerie, si la radiographie du thorax est normale, la scintigraphie pulmonaire de perfusion est privilégiée pour limiter l'irradiation des glandes mammaires maternelles. Si la radiographie est anormale ou en cas d'urgence, l'angio-TDM pulmonaire à basse dose est réalisé sans hésiter.
  • Contre-Indications Thérapeutiques Formelles :
    • Les Anticoagulants Oraux Directs (AOD) sont FORMELLEMENT CONTRE-INDIQUÉS tout au long de la grossesse et de l'allaitement (passage placentaire et tératogénicité potentielle).
    • Les Antivitamines K (AVK) sont FORMELLEMENT CONTRE-INDIQUÉS au 1er trimestre en raison d'une tératogénicité fœtale majeure (embryopathie aux AVK : hypoplasie nasale, chondrodysplasie ponctuée, retard mental) et au 3e trimestre (risque d'hémorragie fœtale intracrânienne lors de l'accouchement).
  • Traitement de Choix : Les Héparines de Bas Poids Moléculaire (HBPM) :

    L'Énoxaparine (100 UI/kg x 2/j SC) ou la Tinzaparine (175 UI/kg 1x/j SC) à dose curative ajustée au poids corporel constituent le traitement de référence absolu. Elles ne traversent pas la barrière fœto-placentaire et sont sans danger pour le fœtus. Le traitement doit être poursuivi pendant toute la durée de la grossesse et prolongé pendant au moins 6 semaines après l'accouchement (durée totale minimale de 6 mois).

2. Embolie Pulmonaire Associée au Cancer (Cancer-Associated Thrombosis, CAT)

  • Le cancer multiplie le risque de MTEV par 4 à 7. Les patients cancéreux présentent un risque accru à la fois de récidive thromboembolique et de complications hémorragiques majeures.
  • Recommandations actuelles : Les AOD (Apixaban, Rivaroxaban ou Édoxaban) sont désormais recommandés en première ligne au même titre que les HBPM chez les patients avec cancer actif, SAUF en cas de cancer gastro-intestinal ou génito-urinaire muqueux intolérant ou saignant (où les HBPM restent préférées en raison d'un sur-risque de saignement digestif sous AOD).
  • Durée du traitement : L'anticoagulation doit être maintenue aussi longtemps que le cancer est actif ou que le patient reçoit un traitement anticancéreux (chimiothérapie, immunothérapie).

3. Place des Filtres Veineux Caves Inférieurs (Filtres Caves)

Les filtres caves percutanés déployés dans la veine cave inférieure sous-rénale arrêtent mécaniquement la migration des volumineux emboles issus des membres inférieurs vers le cœur droit :

  • Indications Consensuelles Très Restreintes :
    1. Contre-indication absolue et formelle temporaire aux anticoagulants chez un patient présentant une EP aiguë documentée récente (ex : hémorragie intracrânienne aiguë active, chirurgie hémorragique urgente non différable).
    2. Récidive objectivement prouvée d'EP sous traitement anticoagulant bien conduit à dose thérapeutique optimale prouvée.
  • Règle de bonne pratique : Les filtres temporaires optionnels (récupérables) doivent être privilégiés et impérativement retirés par voie endovasculaire dès que l'anticoagulation peut être reprise en toute sécurité (risque élevé à long terme de thrombose occlusive du filtre et de syndrome cave inférieur).
Points réflexes : Femme enceinte = HBPM à dose curative (AOD et AVK formellement interdits). Cancer = AOD ou HBPM selon le risque de saignement digestif. Filtre cave = Uniquement si contre-indication absolue temporaire aux anticoagulants.

9. Complications à Long Terme : Hypertension Pulmonaire Thromboembolique Chronique (CTEPH)

L'Hypertension Pulmonaire Thromboembolique Chronique (CTEPH ou HPTC) représente la complication tardive la plus redoutable de l'embolie pulmonaire, survenant chez 1 % à 4 % des patients dans les deux ans suivant un épisode inaugural d'EP :

1. Physiopathologie de la CTEPH

Chez la majorité des patients, le caillot fibrino-cruorique se dissout sous traitement anticoagulant grâce à la fibrinolyse endogène en 3 à 6 mois. Chez une minorité prédisposée, le thrombus ne se lyse pas mais s'organise en tissu fibreux cicatriciel dense fixé à l'intima des artères pulmonaires élastiques et musculaires, formant des brides, des sténoses et des occlusions vasculaires définitives. Cette obstruction mécanique proximale induit une artériopathie microvasculaire réactionnelle distale indistinguable de l'HTAP idiopathique, menant à une défaillance cardiaque droite progressive fatale.

2. Présentation Clinique & Démarche Diagnostique

  • Clinique : Persistance ou réapparition progressive d'une dyspnée d'effort inexpliquée ou d'une asthénie à 3-6 mois d'une EP malgré une observance anticoagulante parfaite ("lune de miel asymptomatique" suivie d'un déclin insidieux).
  • Scintigraphie Pulmonaire V/P : L'Examen de Dépistage de Référence

    Tout patient essoufflé au décours d'une EP doit bénéficier d'une scintigraphie V/P. La persistance de mismatchs perfusionnels segmentaires multiples avec ventilation normale oriente formellement vers une CTEPH (sensibilité supérieure à 97 %, bien plus sensible que l'angio-TDM pour détecter les occlusions microvasculaires chroniques distales).

  • Cathétérisme Cardiaque Droit (Examen de Confirmation Obligatoire) :

    Confirme le caractère pré-capillaire de l'HTP : Pression Artérielle Pulmonaire Moyenne (PAPm) > 20 mmHg avec une Pression Artérielle Pulmonaire d'Occlusion (PAPO) ≤ 15 mmHg et des Résistances Vasculaires Pulmonaires (RVP) > 2 Unités Wood au repos.

3. Traitement Curatif : L'Endartériectomie Pulmonaire Chirurgicale

  • Endartériectomie Pulmonaire (PEA) sous Arrêt Circulatoire Total et Hypothermie Profonde (20°C) : Traitement de référence potentiellement curatif chez les patients dont les lésions thromboemboliques sont proximales et accessibles à la chirurgie en centre expert national. Permet une guérison hémodynamique complète avec normalisation des pressions pulmonaires et de la survie.
  • Angioplastie Pulmonaire par Ballonnet (BPA) : Dilatation percutanée des brides et sténoses fibreuses distales chez les patients inopérables ou en cas d'HTP résiduelle post-opératoire.
  • Traitement Médical Spécifique Vasodilatateur : Riociguat (stimulateur direct de la guanylate cyclase soluble) approuvé dans la CTEPH inopérable ou résiduelle.
  • Anticoagulation à Vie : Obligatoire chez tous les patients atteints de CTEPH (le plus souvent par AVK ou AOD).
Dyspnée persistant 3 à 6 mois après une EP → Évoquer la CTEPH (1 à 4% des cas). Examen de dépistage clé = Scintigraphie V/P. Traitement curatif de référence en centre expert = Endartériectomie pulmonaire chirurgicale sous arrêt circulatoire.

10. Synthèse Clinique & Arbre Décisionnel Résidanat

Pour mémoriser les conduites à tenir de l'Embolie Pulmonaire lors des épreuves du Résidanat et en pratique d'urgence :

1. Algorithme Décisionnel Diagnostique

  1. Patient Instable Hémodynamiquement (Choc ou Hypotension PAS < 90) :
    • Pas de transport en scanner si instabilité extrême → ETT immédiate au lit.
    • Si dilatation / surcharge VD évidente (Signe de McConnell) → Traiter immédiatement comme une EP à haut risque.
    • Si transportable en sécurité → Angio-TDM thoracique en urgence.
  2. Patient Stable Hémodynamiquement :
    • Calculer le score de probabilité clinique (Wells ou Genève révisé).
    • Si Probabilité Faible ou Intermédiaire (EP Peu Probable) → Doser les D-Dimères (seuil 500 ou Âge x 10 si > 50 ans). Si D-Dimères négatifs : EP formellement éliminée. Si D-Dimères positifs : réaliser l'Angio-TDM.
    • Si Probabilité Forte (EP Probable) → Réaliser directement l'Angio-TDM d'emblée sans doser les D-Dimères.

2. Algorithme Décisionnel Thérapeutique

  1. EP à Haut Risque (Choc / ACR) :
    • Oxygène + Remplissage prudent (≤ 500 mL) + Noradrénaline.
    • Bolus d'HNF IV (80 UI/kg).
    • Thrombolyse systémique immédiate : rt-PA (Alteplase 100 mg sur 2h). Si contre-indication absolue : embolectomie chirurgicale sous CEC.
  2. EP à Risque Non Élevé (Stable) :
    • Calcul du score sPESI, dosage de la Troponine et évaluation du VD à l'ETT/TDM.
    • Risque Intermédiaire-Élevé (sPESI ≥ 1 + VD dilaté + Troponine élevée) : Surveillance scopée continue en USIC + Anticoagulation immédiate. Thrombolyse de sauvetage uniquement si dégradation hémodynamique secondaire.
    • Risque Intermédiaire-Faible et Faible : Hospitalisation conventionnelle ou sortie précoce si sPESI = 0.
    • Traitement de référence : AOD par voie orale en monothérapie d'emblée (Apixaban 10 mg x 2/j pendant 7j puis 5 mg x 2/j, ou Rivaroxaban 15 mg x 2/j pendant 21j puis 20 mg/j).
  3. Durée de l'Anticoagulation :
    • 3 mois si facteur déclenchant chirurgical transitoire majeur.
    • Prolongée indéfiniment si EP non provoquée, récidive, cancer actif ou SAPL.
Arbre réflexe Résidanat : Instable = ETT + Thrombolyse rt-PA + HNF. Stable = Wells → D-Dimères (Âge x 10) ou Angio-TDM → sPESI → AOD (Apixaban/Rivaroxaban). Durée 3 mois si provoqué, indéfinie si non provoqué.

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