1. Définitions & Physiopathologie Moléculaire de l'Hypercortisolisme
Le Syndrome de Cushing désigne l'ensemble des anomalies cliniques et biologiques induites par l'action prolongée et excessive des glucocorticoïdes sur les récepteurs tissulaires. Il convient d'établir immédiatement une distinction sémantique essentielle :
- Syndrome de Cushing : terme générique désignant tout état d'hypercortisolisme chronique, quelle qu'en soit la cause sous-jacente (exogène ou iatrogène, surrénalienne primitive, hypophysaire ou paranéoplasique).
- Maladie de Cushing : entité nosologique spécifique définie exclusivement par un syndrome de Cushing d'origine hypophysaire, secondaire à une hypersécrétion autonome d'ACTH par un adénome corticotrope antéhypophysaire (le plus souvent un micro-adénome bénin). La maladie de Cushing représente 70 à 80 % de l'ensemble des syndromes de Cushing endogènes.
Physiopathologie moléculaire de l'excès de cortisol :
Le cortisol libre circulant traverse passivement la membrane plasmique des cellules cibles et se lie à haute affinité sur le récepteur des glucocorticoïdes (GR / NR3C1) cytosolique. La liaison du cortisol induit la dissociation des protéines de choc thermique (Hsp90), la dimérisation du récepteur et sa translocation rapide dans le noyau cellulaire. Le complexe cortisol-GR se lie à des séquences d'ADN spécifiques appelées éléments de réponse aux glucocorticoïdes (GRE), activant ou réprimant la transcription de centaines de gènes :
- Catabolisme protidique généralisé : inhibition de la synthèse protéique et stimulation de la protéolyse dans le muscle strié squelettique, l'os, la peau et le tissu conjonctif. Cette action explique directement l'amyotrophie proximale sévère, l'atrophie cutanée majeure, la fragilité capillaire et l'ostéoporose fracturaire précoce.
- Dérégulation du métabolisme glucidique et lipidique : stimulation puissante de la néoglucogenèse hépatique (activation transcriptionnelle de la PEPCK et de la G6Pase), inhibition de la captation périphérique du glucose par les transporteurs GLUT-4 musculaires (insulinorésistance majeure conduisant au diabète cortico-induit). Redistribution anormale des graisses : lyse adipocytaire au niveau des membres et lipogenèse centrale sous l'effet conjugué de l'hyperinsulinisme réactionnel, aboutissant à l'adiposité facio-tronculaire.
- Effet minéralocorticoïde par débordement enzymatique : le cortisol possède une affinité identique à celle de l'aldostérone pour le récepteur minéralocorticoïde (MR). Physiologiquement, dans les cellules tubulaires rénales, l'enzyme 11β-hydroxystéroïde déshydrogénase de type 2 (11β-HSD2) métabolise instantanément le cortisol actif en cortisone inactive, protégeant ainsi le MR. Lors d'un hypercortisolisme massif (particulièrement dans les sécrétions ectopiques d'ACTH), les capacités de l'enzyme 11β-HSD2 sont totalement saturées et dépassées. Le cortisol se lie massivement sur le récepteur MR rénal, induisant une rétention sodée massive avec fuite potassique sévère responsable d'une hypokaliémie profonde et d'une hypertension artérielle majeure (syndrome de pseudohyperaldostéronisme apparent).
- Immunosuppression et risque infectieux : répression transcriptionnelle des facteurs pro-inflammatoires (NF-κB, AP-1), inhibition de la synthèse d'interleukines (IL-1, IL-2, IL-6), de TNF-α et de prostaglandines, induisant une lymphopénie T et une prédisposition accrue aux infections opportunistes bactériennes, fongiques (pneumocystose, aspergillose) et virales.