1. Définitions, Limite Anatomique de Treitz & Épidémiologie
L'hémorragie digestive se définit comme tout saignement prenant naissance dans la lumière du tractus digestif, depuis l'extrémité proximale de l'œsophage jusqu'à la marge anale. Il s'agit d'une des urgences médico-chirurgicales et réanimatoires les plus fréquemment admises dans les structures hospitalières d'accueil des urgences (SAU). La distinction topographique fondamentale repose sur un repère anatomique fixe et immuable : l'angle duodéno-jéjunal, également dénommé angle de Treitz, suspendu au pilier diaphragmatique droit par le muscle suspenseur du duodénum (ligament de Treitz).
On classe ainsi conventionnellement les hémorragies digestives en trois compartiments anatomopathologiques distincts :
- Hémorragie digestive haute (HDH) : Définie par un saignement survenant en amont de l'angle de Treitz, incluant l'œsophage, l'estomac et le duodénum (portions D1, D2, D3 et D4). Elle représente environ 75 % à 80 % de l'ensemble des épisodes hémorragiques digestifs aigus hospitalisés.
- Hémorragie digestive basse (HDB) : Définie historiquement comme tout saignement naissant en aval de l'angle de Treitz, mais aujourd'hui restreinte plus rigoureusement aux lésions situées en aval de la valvule iléo-cæcale de Bauhin (côlon, rectum et canal anal). Elle représente 15 % à 20 % des cas.
- Hémorragie digestive moyenne (ou de l'intestin grêle) : Autrefois qualifiée d'hémorragie digestive occulte ou obscure, elle correspond aux saignements prenant leur source entre l'angle de Treitz et la valvule iléo-cæcale (jéjunum et iléon). Elle représente environ 5 % des épisodes et pose des défis diagnostiques majeurs nécessitant des explorations par vidéocapsule endoscopique ou entéroscopie spiralée.
Sur le plan épidémiologique, l'incidence annuelle de l'hémorragie digestive haute est estimée entre 100 et 150 cas pour 100 000 adultes dans les pays industrialisés, avec une nette prédominance masculine (sex-ratio de 1,5 à 2 en faveur des hommes). L'incidence croît de façon quasi exponentielle avec l'avancement en âge, le pic de fréquence se situant au-delà de 70 ans. Cette élévation chez le sujet âgé reflète l'accumulation des comorbidités cardiovasculaires, l'altération de la trophicité microvasculaire muqueuse et surtout la consommation massive de thérapeutiques gastro-lésives ou altérant l'hémostase : anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), acide acétylsalicylique (aspirine, y compris à dose antiagrégante de 75 à 160 mg/j), inhibiteurs du récepteur P2Y12 (clopidogrel, prasugrel, ticagrelor), antivitamines K (AVK), anticoagulants oraux directs (AOD : rivaroxaban, apixaban, dabigatran), corticoïdes systémiques et inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS).
La mortalité globale des hémorragies digestives hautes demeure stable, oscillant entre 5 % et 10 % malgré les progrès remarquables de l'endoscopie interventionnelle d'hémostase, des inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) à forte dose et de la réanimation moderne. Cette persistance de la mortalité s'explique par le vieillissement progressif de la population accueillie et par le fait que les décès surviennent rarement par exsanguination pure, mais résultent de la décompensation aiguë en cascade des tares sous-jacentes (infarctus du myocarde de type 2 par inadéquation apport/consommation en oxygène, accident vasculaire cérébral ischémique, insuffisance rénale aiguë organique, sepsis sévère, syndrome de détresse respiratoire aiguë ou encéphalopathie hépatique sur défaillance hépatocellulaire terminale).